« -Debout fainéasse ! ! », c’est sur cette injonction un peu rude qu’Akaï entrai de pleins pieds dans le Très Saint Jour du Passage. Il fit mine de lutter fermement contre la fatigue et présenta à sa sœur une face bouffie par le sommeil d’où s’échappai le murmure d’un « ça va, ça va… ».
Maîga prit tout de même le temps d’ouvrir le volet pour laisser les chauds rayons de ce Splendide Soleil du Passage inonder la chambre, et espérait-elle secrètement, illuminer le cœur de son athée de frère pour lui faire vivre ce jour avec tout le bonheur et toute la dévotion qu’il méritait.
Akaï s’étala sur la natte pour profiter du bain de soleil, et entreprit de tout doucement se mettre en mouvement. Réveillé, il l’était déjà depuis un bon moment. Comment aurait-il pu en être autrement avec le vacarme que produisait la famille depuis les premières lueurs de l’aube?
La maison était en ébullition, il pouvait suivre à l’oreille les mouvements de chacun. Ses sœurs avaient jacassé pendant des heures au puits du jardin, juste sous sa fenêtre, en pataugeant dans l’eau.
« C’est sûr qu’il y a du travail pour se faire belle » pensa –t-il, et la méchanceté de sa réflexion le surpris même un peu, il sourit.
Sa mère et ses tantes devaient être en train de finir la préparation du plat de Passage qui avait mijoté toute la nuit. Elles avaient veillé toutes ensembles dans la cuisine pour ajouter au moment de l’apparition de chaque étoile, l’ingrédient qui convient. Toute la nuit à discuter ! !
Akaï se félicita de ne pas avoir pris la chambre au-dessus de la cuisine, celle qui était pourtant si chaude avec le grand conduit de cheminé qui la traverse. Si il l’avait fait, il aurait finalement probablement passé sa nuit en bas. Comme ses oncles d’ailleurs ! Toutes les femmes de la vallée ayant sans aucun doute aussi passé la nuit dans leur cuisine, Loreil et Kriiss avaient joué à Igo jusqu’au couché du soleil, en fumant, et étaient allés dormir sagement dans la petite pièce du bas.
Pour Akaï, la soirée avait été tout aussi calme.
Depuis une dizaine de jours, rien n’existait en dehors des préparatifs du Passage.
Au début, Akaï s’était attaché à comprendre le sens de cette fête, qui, vu son jeune âge, était pour lui la première. Il questionna tout autant les anciens que les jeunes, pour arriver finalement à l’idée que personne ne savait vraiment pourquoi, mais il fallait faire la fête, et en être heureux, car c’est un grand moment, le Passage est la source de la vie, sans passage, plus de vallée…alors on doit se présenter, on doit manger à l’heure et être bien ouvert pour le Passage …
Les questions plus précises ne produisaient que les réponses de la foi la plus aveugle. « Demande aux matriarches », répondaient ceux que le scepticisme d’Akaï agaçait.
Trop insistant et prompt à philosopher sur l’étrangeté de la survivance d’us et coutumes d’un autre âge au cœur de la vallée, Akaï devint un gêneur qu’il convenait d’éviter pour ne pas perdre trop de temps. Il vit dans ce rejet l’expression de leur jalousie à son égard, et tout bouffi d’orgueil se refusa définitivement à participer à ce rite sans fondements.
Il passa les jours qui suivirent complètement seul.
« - Ils leur faut bien se raccrocher à quelque chose, se dit-il, cette vie à gratter la terre doit être bien triste ».
Lui, il était différent.
Lorsque ses sœurs cédèrent la place à sa mère et ses tantes, Akaï se leva prestement pour enfiler ses vêtements avant que ne s’abattent sur lui les remontrances des mères de la maison.. Il s’accorda tout de même un coup d’œil sur son corps dont il était plutôt fier. Certes, le gros nez épaté au milieu de sa figure ne faisait pas de lui un minet, mais âgé de seize cycles, ce corps fin et élancé était plus gracieux que ceux trapus et musculeux des hommes de la vallée. Depuis tout petit il impressionnait les autres par son agilité pour grimper aux fenêtres des filles.
Dans leur grande et haute maison, les femmes avaient dû clouer des petites cales sous leur fenêtre pour faciliter la tache à leurs visiteurs alors que lui savait grimper sur le toit depuis le mur du fond. Une fois il avait enlevé une cale au milieu du mur vers la chambre de Lisa, juste pour entendre le visiteur raller d’échouer si près du but…Comme jamais personne n’oserait aborder le sujet des visites devant sa famille, Akaï avait cru qu’il jouissait pour ces farces, d’une impunité parfaite. Ce n’est qu’après deux soirées de visites, à ne trouver que des fenêtres fermées qu’Akaï pris vraiment conscience de l’influence de ses sœurs dans la vallée.. Il fit amende honorable en couvrant sa sœur Lisa d’attention durant quelques jours, sous les railleries moqueuses des femmes de la maison. Ses visites suivantes furent pleines de bonnes surprises.
Il finit de s’habiller, se dirigea vers les cuisines qui devaient normalement être vides. En traversant la grande salle il croisa Gaêllia qui bataillait avec son gros ventre pour nouer des rubans sur ses chausses. Il allait lui proposer de l’aider lorsqu’elle lui cracha un « -Personne dans la cuisine ! ! », comme seul le cerbères attitré de cette porte pouvait le faire. Il fit mine d’avancer quand même lorsque de la jolie bouche de cette bientôt mère jailli un « MAMMMAAAN » qui fit aussitôt tourner les talons à Akaï.
Dehors il s’assit sur une pierre, son ventre émis de douloureux gargouillis, et plier en deux, il maudit cette coutume débile qui empêche de manger le jour avant le Passage.
Hier soir, ça allait encore, mais aujourd’hui, il savait que mijotait sur la cuisinière un plat qu’on ne déguste que tous les trente cycles. Tous les témoignages confirmaient l’exquise douceur du met et l’unique plaisir qu’il procure.
Et lui, Akaï le Chasseur, devrait attendre dans la faim que le conseil des matriarches veuille bien autoriser le peuple à manger ? ?
« Akaï le Chasseur », il aimait se le répéter, d’autant que ce titre était le sien depuis peu. Le temps que l’information ait fait le tour de la vallée, il s’était rendu compte que ses rapports avec les gens avaient changé. Les jeunes garçons de son âge, les copains de la région qu’il rencontrait le soir, sur le trajet d’une visite, ou sous la fenêtre d’une fille avaient à son égard une sorte de méfiance respectueuse. Alric, avec qui il passait souvent du temps à fumer l’herbe emprunté à ses oncles, lui avait avoué qu’être le copain du Chasseur était une source de fierté pour lui.
Il était gourmand de détails et demandait à Akaï de lui décrire minutieusement toutes les étapes d’une Chasse. Il pouvait l’écouter raconter pendant des heures, il frissonnait à l’annonce du danger, gémissaient à la description des monstrueuses bêtes sauvages, il participait en excellent public à toutes les aventures d’Akaï. Nul doute qu’être le biographe du Chasseur devait lui ouvrir des fenêtres. Souvent dans les visites, des filles demandaient à Akaï s’il était vrai qu’il avait vu telle ou telle animal, et lui, confirmait en rajoutant des détails et des aventures au gré de son public. Par deux fois il faillit même se faire surprendre dans une chambre après le lever du soleil, c’était chez Leïllha, elle était tellement mignonne, tellement naïve…
Une fois alors qu’on l’avait envoyé au Carrefour du Pont pour acheter du Soya, deux hommes d’âge mur l’avaient montré du doigt alors même ou il venait de glisser dans sa manche une boulette au suc Ayawwask.
En les voyant arriver, il repassa mentalement son petit discours de circonstance, celui qui décrit comment le bracelet de corde s’est détaché du poignet pour tomber dans le bac de suc, mais le plus gros lui cilla la langue en lui offrant une poignée de boulettes avec un sourire et un hochement de tête. L’autre lui attribua un « bon garçon ! » en le priant de transmettre les salutations de Garald et Frenji à ses mères. Akaï n’aurait su dire s’ils l’avaient vu chaparder le suc, mais le fait d’avoir été considéré de la sorte suffisait largement à l’emplir d’une émotion qui lui gonfla le torse et opéra, dans sa démarche un léger allongement du pas.
Sur le retour, Akaï se raconta plein d’histoires dans lesquelles il jouissait d ‘un statut au dessus de la masse, ou les hommes avaient peur de lui et achetaient sa protection avec de grands sacs pleins de boulettes.
Il se voyait déjà dans une petite hutte devant laquelle les femmes feraient la queue pour rentrer, lorsque sa tante Atéa le ramena à sa réalité familiale : Il avait beaucoup trop traîné en route, et les jumelles d’un demi cycle braillaient en duo pour réclamer leur repas. Atéa fonça sur lui, arracha le sac de soya de ses doigts et se retourna si brusquement que sa longue et fine tresse de cheveux fouetta sèchement le visage d’Akaï. Une boule se forma au niveau de son estomac, une sourde fureur se mit à bouillonner le long de ses tympans, et au moment ou il allait hurler au monde entier qu’il était Akaï Le Grand Chasseur, il vit qu’il était seul dans la cours, sa tante était rentrée sans lui témoigner la moindre attention.
Assise près du mur ; Maîmouna avait assisté à la scène en tripotant une petite chenille verte. « -Akaïyounet s’est fait gronder ! !» chantonna-t-elle à son grand frère. Lorsqu’il s’élança vers elle, elle disparut par le fenestron des caves en soufflant très fort avec la langue dehors…